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 Larmes d'encre. [Kio.]

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MessageSujet: Larmes d'encre. [Kio.]   Mer 29 Sep - 4:21

    Et leur amour était la cathédrale de leur vie. Ils s’étaient embrassés sous l’arche, avaient lié leurs existences. Ce n’était pas officiel, ça n’avait pas besoin de l’être. Ce n’était pas palpable, ce n’était pas nécessaire. Cela les enveloppait tout entier, faisait trembler leur corps, faisait gémir leurs cœurs. C’était un tout, leur tout. Un abyssal et infini tout. Judicaël songeait. Agenouillé au sol, les doigts couverts d’encre, il pensait. Il n’avait jamais eu pour habitude d’avoir des activités extrascolaire autre que ses visites nocturnes dans les lits de ces garçons aux visages tendres, aux regards vides, aux corps accueillant mais à jamais anonymes. Non. Outre cela, Judicaël n’avait jamais affectionné les clubs ou tout autre activité nécessitant un contact prolongé avec autrui. Autrui à qui l’on risque de s’attacher, autrui qui risque de nous trahir. Mais ça lui était venu comme ça, comme une envie, un frisson pernicieux et ses pas sur le pavé avaient résonné au rythme de son envie. Il savait où aller. Il savait toujours où aller, de toute façon, et sa connaissance parfaite des rues et venelles de Nagoya n’était plus à prouver. Et ce furent les mots « Club de calligraphie » qui, élégamment, percutèrent ses pupilles alors qu’il posait ses doigts sur la poignée. Et depuis, il était là, tous les soirs, passionnément, un pinceau d’encre noir posé entre les doigts. Et il exsudait, et il expulsait, tout ce manque de lui, tout ce manque de Kio, qui était trop occupé, qui avait trop de boulot, qui était un adulte, qui avait des responsabilités. Et des copies à corriger. Alors Jude s’était replié, Jude lui avait sourit, un peu blême, un peu triste, tellement enfant. Alors Jude était parti. Il lui avait dit, à plus tard, je t’aime, tu vas me manquer. Mais ça lui serrait le cœur, mais ça lui brisait les os, ces fins os d’oiseau qui saillait sous sa peau. Et ses omoplates, ailes internes, bougeait sous la fine peau blanche à la manière des longs traits sombres qu’il traçait sur la feuille. Il était en manque. Pas de sexe, pas de baiser, pas d’étreintes. Il était en manque. En manque de sa présence, de sa voix dans son oreille, de son odeur, de son visage blottit dans son cou. De lui, tout simplement. Et de la lumière couronnant ses cheveux blonds.

    Kioku était un ange. Judicaël avait battu des cils. Kioku était un ange. Pas de ces anges outranciers comme lui ou comme tous les autres, non. Kioku était un ange. Un de ces anges qui se cachent, qui abritent leurs ailes dans le manteau terne de la vie. Kioku était un ange. Un ange planqué au fond de sa vie, un ange qui aurait tendu les bras vers lui. Et Judicaël pleurait de l’aimer. Une main s’appuya sur sa joue, tirant l’enfant de ses pensées. Il avait relevé la tête, esquissant d’un air rassurant un sourire à l’adresse de l’homme qui tenait le club. Quelques mots échangés, le pale acquiescement de l’enfant qui, les doigts tâchés de noir, se saisissait d’une feuille blanche comme le jour, blanche comme l’amour. Et il avait tracé son amour, en grand geste d’encre de chine, en longs traits d’amour noir comme la nuit, noir comme la vie. Alors il traçait son nom. Il le traçait avec une volonté sans faille, le poignet douloureux d’être tant tendu. Et ses larmes coulaient, bijoux transparents roulant sur les courbes de ses joues. Il lui manquait. Il crevait du manque, du manque de chaleur, du manque d’affection. Il crevait de se rendre compte qu’il n’y avait personne à part lui, que plus personne d’autre n’avait d’importance. Et ses mains tremblaient, tremblaient de plus en plus, parsemant le prénom tant aimé d’une pluie de tâches de nuit. Respire. Doucement. Tape sur son épaule, main qui glisse sur sa joue, dans son cou. « Ça va aller, Judicaël », glisse l’homme à mi-voix en aidant l’enfant à se redresser. C’est à cet instant que Jude se rendit compte qu’il pleurait, à cet instant même qu’il se rendit compte qu’il tremblait comme une feuille. Il y eut un sourire d’excuse, l’esquisse d’une étreinte, l’envolée. Lorsque l’homme rouvrit les yeux, Judicaël était déjà dehors, du noir plein les doigts, du noir plein les joues, plein son T-shirt blanc, infiniment trop blanc, qui flotte autour de sa carcasse fine. Il voulait le voir. Et au diable, les conséquences.

    Ses jambes le portèrent jusqu’à l’appartement de Kioku comme un mécanisme profondément ancré. Il n’était venu qu’une fois et le dessin des ruelles s’était enfoui dans tout son être, tatouage latent de souvenirs impérissables. Et Judicaël priait pour qu’il soit là, penché sur son bureau, un crayon coincé entre les lèvres, blottit entre les soucis du quotidien et ses longues heures de correction. Es-tu là, là, là, gémissait son esprit alors que sa gorge se serrait, les yeux à nouveau embué de larmes. Il appuya sur toutes les touches de l’interphone, rapidement, doigts tremblants, respiration sifflante. Il attendait. Il attendait le sésame, perdu entre les « Allo » poussés par des voix toutes plus inconnues les unes que les autres. Et puis il y eut un bruit. Ce bruit là. Et les doigts de Jude tirèrent sur la porte alors qu’il courait à nouveau à en prendre haleine. Jusqu’à l’ascenseur, en panne, pas grave, pas de soucis, la porte de la cage d’escalier battit avec violence alors qu’il s’élançait, trois marches par trois, souffle court, tremblant, tremblant, tremblant. Et puis il arriva là. Sur le palier. A quelques pas de la porte, à quelques pas de lui, et son regard trembla alors qu’il posait ses doigts aux tâches de crépuscule sur la sonnette. Ouvre-moi, ouvre-moi, ouvre-moi, et son cœur battait comme un fou contre ses côtes et il avait mal, mal de vivre, mal d’aimer, mal de l’aimer ainsi, si fort, si mal, que son corps se liquéfiait lorsqu’il n’était pas à ses côtés. Et ses cheveux étaient en bataille et son corps gelé par la morsure du froid qui s’était abattu sur Nagoya. Mais tant pis, il n’en avait cure. Tout ce qu’il voulait c’était que Kioku ouvre cette porte, tout ce qu’il voulait c’était pouvoir se coller contre lui, sucer sa chaleur, inspirer sa douceur. Vite, vite, vite. Porte qui grince, larmes qui montent aux yeux de Jude alors qu’il se jette contre l’homme, qu’il se niche contre le torse chaud. Et il pleure, et il gémit, il sourit comme un fou, il n’en a même pas conscience. Il s’agrippe fort à lui, de ses petites mains sales et glaciales, de ses mains d’enfants rêveurs. Et lorsqu’il releva les yeux vers Kioku, une mèche de cheveux noirs barra son visage, masquant au regard tendre les cernes violacées qui rongeait son regard, ces cernes violacées, représentante des monstres qui vivaient sous son lit, qui s’infiltrait en lui, qui le bouffait de l’intérieur. Je suis une loque quand t’es pas là, aurait-il voulu murmurer égoïstement tout contre le cou de l’autre. Je suis qu’un fantôme sans but, une âme perdue, une ombre insignifiante. Je suis plus rien, Kio, quand t’es pas avec moi.

    « Kioku, Kioku, Kioku… », gémissait l’enfant, agrippé à son cou. « Kioku, Kioku, Kioku… », un sanglot entrava sa gorge. « Me laisse pas partir, garde-moi avec toi, garde-moi avec toi, dans tes bras, ici, me laisse pas repartir, ce soir. S’il te plait, me chasse pas… »

    Et c’était confus, c’était maladroit, il disait tout, il disait rien, les doigts blanchis tant il avait froid, tant il serrait son pull entre ses doigts. Il craignait qu’on le renvoie chez lui, qu’on le repousse, et son corps de moineau mouillé tremblait de plus belle, cherchant avec ferveur la chaleur de son corps, la douceur de ses os. Allez, allez, embrasse mes monstres violacés, rassure-moi, serre-moi fort dans tes bras. Balbutiement. Tremblement.

    « Kioku, Kioku, Kioku… », murmura-t-il, des larmes dans la voix. « Étouffe-moi contre toi. »

    Et l’éclat de son anneau scella sa demande.
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MessageSujet: Re: Larmes d'encre. [Kio.]   Dim 24 Oct - 16:09

Ce matin-là il avait travaillé chez lui. Ce matin-là sa mère l’avait appelé. Comme pour lui rappeler la vague et terne existence d’un monde qu’il vivait à chaque lever de soleil. Elle parla de tout, de rien, en anglais, dans sa langue, elle parla de la neige, de l’amour, des filles qu’on rencontre et qui doivent être aimées. Elle lui dit d’aimer, l’ordonna d’aimer, elle lui rappela que lui avait déjà vécu trop de saisons et qu’il devait maintenant rencontrer la femme qui les fera basculer. Elle lui parla d’avant, de l’enfant au coin de la table, paume posée contre joue, de l’enfant aux cheveux blonds qui disait qu’il vivrait seul, que l’amour était inventé, à chérir, mais à ne jamais croire. Et lui écoutait, et lui contredisait quelques fois, d’embarras, dans son accent presque parfait, dans son anglais effacé dont elle riait tendrement. Et avant qu’elle ne raccroche, le froid avait déjà pénétré sous la peau de Kioku, il avait porté les yeux vers la fenêtre, l’appareil appuyé contre la joue, et avait l’espace d’un instant pensé à lui.

« Et tu verras que tu auras besoin d’une femme à tes côtés, tu voudras toujours l’avoir près de toi. Tu la prendras dans tes bras lorsqu’elle se présentera à ta porte, les yeux pleins de larmes et qu’elle te dira qu’elle voudra à jamais être tienne. » Et les syllabes s’effacèrent doucement alors qu’il s’approchait lentement de la fenêtre, et la femme anonyme souriant derrière les mots ne lui disait rien, n’avait qu’un visage appliqué, fabriqué, le seul visage auquel il pensait lorsque la vie devenait trop bavarde et lui reprochait trop mal ses nuits sans tendresse, sans les lèvres d’une femme au creux de son cou.

Ce matin-là à huit heure la fatigue avait hurlé. La porte était fermée sur le monde, grise mais à jamais pleine de couleurs, la serrure ne serait pas tournée de la journée, personne ne viendrait, lui ne sortira pas, c’était déjà décidé. C’est dans les pièces où l’on retourne que l’univers n’entre jamais. Dans les espaces possédés par une chaleur. Dans les pièces où l’on trouve un lit double et deux tasses de matin délavé renversées avec la vaisselle propre. Sa mère disait vrai, il fallait vivre à deux, n’être que deux, simplement deux. Parce qu’en douleur le un est strictement supérieur, le un se cache dans les formules exactes, les fleurs qu’on oublie presque dans des vases inchangés, les pâtes plastiques du déjeuner. Parce que le un est un haut mal, le creux au fond des mots, que la solitude est une douleur lente, une habitude sans morphine. Il fallait être deux. L’un et l’autre. La deuxième initiale manquait. Cette même initiale inventée sur la tasse du matin odorant. J. J comme Jeune. Jeune et grand, immense comme la vie. Jours de pluie, jours en miettes, avenir dépassé dans ses bras affreux de mollesses, les vertèbres courbées de son dos à nu, l’indécence transparente d’un ange à la dérive. Les vertèbres qui se détachent. Jaillissent encore avec un grand J. Jouissance qui implose d’un trop brutal et dévorant, l’ulcère au fond de la gorge, au creux du ventre, pour toujours affamé. Et puis le grand J des amours à venir, le Je, le Jamais, à jamais. Le sommeil partagé, la hâte, l’envie, l’un à l’autre, l’un pour l’autre, acharnés. La vie fendue en deux, fondue à deux dans les pièces de leurs journées où l’univers ne pénètre plus.

Et il ne mettrait que ce visage sur l’initiale, trop perdu, trop parti. Celui qui ne passera pas cette porte, celui qui est dehors, là par ce froid, mélangé au monde et à ses tristes vérités en plastique contournées. Il voudrait tant l’en voler, l’envoler, en lui, tout entier, complètement, sans laisser de traces, à la folie. Aux folies étrangères les grandes blessures sans convalescence, aux grands maux les grands remèdes. Déception qu’il croyait imminente, qu’il guettait pour tracer un point définitif sur son corps, la goutte d’encre d’une plume qu’on aura trop laissé appuyée sur la peau du papier. Et je ne veux plus t’avoir à moitié. Je veux un Deux. Rond et achevé. Douloureux comme ton corps, comme l’amour avec toi, comme l’amour à jamais pour toi.
La fatigue devint aigue. Les cernes esquissaient leurs sourires violets sous son regard à présent flou. Il s’assit à son bureau, par réflexe, affreuse habitude. La chaise était dure. Et pour seul contact contre sa peau l’appui de sa paume, un peu trop froid, un peu trop las. L’envie du vide oppresse ses doigts. L’absence qu’on rejette. L’envie de rien. L’envie de ne rien faire. Simplement de penser à lui, pas pour un instant, pas comme tout à l’heure. Les secondes des pensées dérobées sont révolues, il fut un temps, il fut un instant, et puis maintenant c’est les pensées brutales, immenses et leur cadence irrégulière. Les Lui gonflés sur les nerfs, les Lui à fleur de peau. Fallait-il aimer autant ? Autant jusqu’aux non-limites, autant jusqu’à l’interdit.

La journée s’avançait.
Et le matin qui sentait l’enfance et la solitude s’était brûlé pour ne jamais revenir, ni demain, ni dans la mémoire.
Il se rappelait des obligations, des petites habitudes qu’il fallait préserver, qu’il fallait appliquer. Il se rappelait qu’il devait faire-ci, faire-ça, le long des heures, le long de la journée. Il se rappelait qu’il devait survivre, il se souvenait brièvement de tout ça. Et puis il oubliait aussitôt ce qu’il avait fait.

Et le soir défaillit à la mort du soleil.

Et alors il aurait aimé un son, un signe, une douleur, une preuve de vie. Il aurait aimé avoir le droit de lui, de ses yeux, sans avoir l’impression que des passions si violentes ne sont qu’une faute, ne sont que punies, jamais rendues, jamais.

Et alors il eut un son, un signe, une douleur, une preuve de vie. La machine qui se met en marche, qui ne se détraque jamais. Une présence en bas de l’escalier, à plusieurs marches, à portée d’enjambées, à portée d’élans inconditionnés, démesurés, qu’il franchirait loin devant si ça avait été lui. Si c’était lui. L’autre, l’initiale, le deuxième. l'infiniment infini.

L’interpellation jetée dans les creux de l’appareil. L’interrogation. Oui ? Oui, qui est-ce, celui qui vient pousser ce bouton, gravir ces marches, piétiner l’habitude, l’univers, pénétrer ?
Est-ce lui, est-ce lui ? Et toi, en bas, sois lui. Sois lui.
Et alors il était resté debout devant la porte, le souffle court, stupide folie. L’absence à l’autre bout de la pièce, dans la chaleur de l’intérieur, battait si fort dans les artères de son cœur qu’il croyait silencieux. Et la présence à l’autre bout du dehors, dans le froid mordant de l’extérieur, battait si fort contre son espace où l’univers pouvait filtrer.

Avec cette sonnerie il crut que son cœur s’était arrêté, l’espace d’un instant.
Il savait qu’il attendait.
Qu’il l’attendait. Celui devant cette porte.
La porte s’était ouverte, avait gémi, perdu ses nuances.

La vague le prit par surprise, violente et sans annonce. L’enfance avait apporté la tempête. La tempête sonna à sa porte et se jeta contre lui. La tempête emporta ce visage de l’ange sans Dieu, l’ange déchu par Dieu, l’ange qui avait déchu Dieu.
Et la tempête emporta son prénom, une, deux, trois et trop de fois.
Et il la laissa se calmer, lui-même un peu nerveux, lui-même tremblant contre lui.
Son corps l’avait trahi et sans rien prévoir il le serra contre lui. Si fort, si mal, entier, complètement. Ses lèvres chuchotèrent quelques tendresses dont il s’étonnait, quelques murmures calmes et sans signification.

« Shh. Ça va aller. »
Qu’est-ce qui va aller ? Le froid enveloppant l’autre, le froid qui mordait ses doigts, pénétrait sous ses vêtements ? Mais non, mais tout va aller, tout va passer derrière toi, derrière nous, laisse le cortège glisser sans toi, tu as trouvé ta station d’arrêt.

« J’ai l’impression de t’avoir attendu toute la journée. »
Vérité absolue, toujours vraie, à jamais douloureuse.

Un nouveau contact, une main qui glisse sur sa joue trop glacée. Et tu n’es pas fait pour le froid, Judicaël, tu es une proie trop facile.

« Viens à l’intérieur, il fait froid ici. »
Il fait froid dehors.

« Tu peux rester autant que tu veux, Judicaël. J’ai deux grandes tasses de café pour le matin, assez de place dans le lit le soir. »
J’ai des bras juste pour toi, pour ton étreinte brusque et étouffante.

Et alors il l’attira à l’intérieur.
Il ferma la porte sur l’univers.
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MessageSujet: Re: Larmes d'encre. [Kio.]   Lun 14 Fév - 18:01

    Et jamais l’enfant ne s’était attendu à tant. Il avait regardé en face le soleil, il s’y était brûlé les rétines et, dans sa caverne d’obscurité et de douleur, il avait tâtonné aveuglément à la recherche du bonheur, comme une prière muette, les aspérités de ses doigts qui s’écorchaient à la vie. Et quand il eut les doigts en sang, lorsque, les yeux fermés, le corps tremblant, il eut atteint le bout de tout, Judicaël tomba sur Kioku. Et il ouvrit les yeux. On avait toujours chuchoté à Judicaël qu’il avait de beaux yeux, des pupilles tellement claires qu’elles en brisaient le cœur, reflétant douloureusement toutes les failles qui le remplissaient. Bates était un être plein de néant, de creux et de bosses, d’écorchures et de fêlures qui semblaient vouées à ne jamais se cicatriser. Même lorsqu’on l’aimait, Jude se blessait, Jude se tuait. Parce qu’il n’était pas capable d’aimer en retour, par que l’attention égratignait son cœur, parce que l’amour déchirait sa peau. Judicaël aimait, parfois, bien sûr. Mais trop mal, mais pas assez longtemps, mais trop douloureusement. Ça ne durait jamais, volage et violent, passager et sans lendemain. Kioku avait changé la donne sans même que Judicaël s’en aperçoive, se glissant dans son cœur silencieusement, rampant dans ses sentiments sans même que l’enfant ne le sachent. Il avait fini par tomber amoureux. Profondément. Durablement.

    Mais la douleur était restée. Douleur d’être séparé, douleur de ne pas savoir de quoi demain sera fait, douleur de n’avoir aucune certitude. Douleur d’être soi sans lui. Douleur. Parce que Judicaël vomissait la solitude, parce que Judicaël mourait de solitude, parce que Judicaël ne pouvait plus respirer sans lui. Et c’était horrible, de se sentir si dépendant, affreux, d’être si démuni. Pourtant si bon, d’être deux. Il aurait pu en pleurer. Plus maintenant. Judicaël aimait Kioku. Fondamentalement, éternellement, passionnément. Bien trop profondément. Ça le prenait aux tripes avec angoisse, ça lui déchirait les entrailles, embrasant tout son être de douleur et de bonheur. C’était dit, fait, révolu. Il avait le sentiment que ça avait toujours été comme ça et que ça ne changerait jamais. C’est pourquoi, plus que jamais, il faisait tout pour que ça dure. Il ravalait ego, fierté, jalousie. Il enfermait tout ça pour mieux sourire, enfermait tout ça pour mieux rire. Même si c’était dur, même si c’était difficile. Judicaël serrait les dents. Judicaël encaissait. Jusqu’à la rupture. Et lorsque c’était ainsi, il se précipitait vers lui. Et lorsque c’était ainsi, il se blottissait contre lui. Et lorsque c’était ainsi, peut-être comprenait-il enfin à quel point, au fond, l’amour était difficile.

    Les yeux rivés sur Kioku, Judicaël tremblait. Ses doigts étaient plein de soubresauts qui jamais ne s’amenuisaient tant le choc de ses mots semblait l’avoir touché. C’était pas grand-chose, pourtant, au fond. A peine la promesse d’une vie meilleure, le chuchotis interne d’un bonheur qui risquait de s’épuiser au moindre moment. Judicaël s’en foutait. Judicaël voulait y croire. Pour la première fois, pour la toute première, il s’accrochait désespérément à des lambeaux de bonheur qu’on lui offrait. Il les attrapait tous, tout doucement, du bout des doigts. Parce que ça n’avait l’air de rien, comme ça, tout seul, mais Judicaël, lui, savait que tout cela mit bout à bout était la promesse d’une quiétude qu’il ne pensait même plus avoir le droit de connaître. Alors il se pressa contre son torse, alors il ravala les larmes silencieuses qui dévalaient sur ses joues. Alors il enroula ses bras autour de lui, cramponné aux battements de son cœur, noyé au sourire plaqué sur le visage. Baisers appuyés. Les doigts qui cherchent, qui s’agrippent, qui serrent. Et sa langue est douce, contre la bouche écarlate, elle s faufile, l’aime éperdument. Et c’est lui qui implore, embrasse-moi, embrasse-moi, embrase-moi encore. Fais-moi brûler tout contre toi, j’ai tellement froid, lorsque tu n’es pas là.

    « Deux oreillers ? Un baiser tous les matins ? Trois cuillères de chocolat en poudre dans mon chocolat chaud ? » La voix est tellement fluette, tellement faible que Judicaël paraît minuscule, face à son amant, minuscule, contre lui. « Une place dans ton lit pour le reste de ma vie ? »

    Vœux exigeants. Vœux futiles. Il enfouit son nez dans son cou, il se gave de son odeur, il se presse contre lui, contre la porte, dans sa chaleur. Comme une sangsue habile, il embrasse son visage, son front, sa bouche. Il se perd contre lui comme on scelle un contrat, comme on vit toute une vie. C’est du bout des lèvres qu’il l’aime le plus, la joue contre son épaule, les doigts passés dans les mèches trop blondes.

    « Dans combien de temps me demanderas-tu de partir… ? », murmure-t-il avec angoisse, plus pour lui que pour son interlocuteur, rémanence de ses craintes les plus enfouies. « Je ne peux plus respirer sans toi… »

    Parce qu’il n’est pas habitué à être heureux, parce qu’on n’a rien sans rien, Judicaël compte dans sa tête, perdu dans un dédale de chiffre. Combien de temps nous reste-il, combien, combien, combien tu m’aimes ? Est-ce que tout cela est proportionnel ? Et il oublie peut-être que Kioku n’est que physicien, que ce ne sont que des mathématiques, que ça n’a rien à faire là. Ce n’était que des chiffres, un peu plus, dans tous les sens et Judicaël n’y comprenait de toute façon rien. Tant que Kioku était là, tant que c’était sa chaleur qui réchauffait son corps, tout ça n’avait pas d’importance. Même si la peur lui bouffait les entrailles, cette terreur résiduelle et continuelle, même s’il se mentait, en disant que c’était sans importance. Même. Il voulait y croire, un peu plus, encore plus. Il voulait y croire. Alors, agrippé à ses épaules, il le dévorait des yeux, les pupilles dilatées, une question qu’il ne poserait jamais au bout de la langue. Il aurait fallu qu’il apprenne à se taire, encore un peu. Il aurait fallu qu’il apprenne à aimer le silence plus qu’à le craindre. Il aurait fallu. Il faudrait tellement de choses qu’il en avait la tête qui tournait. Alors du bout des doigts, il chassait les idées noires, du bout des doigts, il suivait les contours de son visage, fasciné, attiré. Un peu plus, encore plus. Ses doigts tâchés de noirs contre la peau blanche, un sourire d’enfant qui baigne son visage.

    Tap.
    Respiration difficile.
    Tap.
    Les larmes qui finissent par couler de plus belle sur ses joues.
    Tap.
    L’amour qui déborde.
    Tap.

    Au rythme du cœur, les sanglots qui se succèdent, agrippé à Kio, le rire de bonheur, le rire de douleur. Tout allait bien. Et Judicaël ne savait même plus si c’était l’inquiétude ou le soulagement qui faisait trembler son corps, qui guidait ses pas, qui se lovait dans sa gorge, expulsé par ses larmes ou ce rire faible qui filtrait par son sourire.

    « Je. Je crois que. Je suis heureux. », renifle-t-il, les doigts tremblants. « C’est ridicule. » Ses lèvres se pincent, son regard accroche l’autre. « Le bonheur ça fait pleurer, Kioku ? »

    Le bonheur, ça fait mal, Kioku ? Tu t’y connais mieux que moi, non ? Alors dis-moi, dis-moi, dis-moi si c’est normal, cette épine que j’ai dans le cœur, dis-moi si c’est normal, ce déchirement que j’ai en moi, dis-moi si c’est l’amour qui me rend bizarre, si c’est toi, si c’est les autres. Dis-moi si je peux rester avec toi, toute ma vie, un mois, un jour, deux semaines. Dis-moi que tu m’aimes. Encore, un peu plus. Dis-moi que tu m’aimes, encore et encore. Murmure-le-moi, susurre-le-moi, hurle-le-moi. Ne me laisse pas partir quand j’ai peur, ne me laisse pas fuir, te faire croire qu’il est l’heure. Ne crois pas en mes mensonges, en mes faux-semblants. Ne prends pas en compte mes hurlements désespérés, les horreurs que j’affirme, toutes les blessures que je pourrais te souhaiter.

    Parce que moi, tu sais,

    « Je t’aime à en crever. »

    Même si c’est une faiblesse, même si c’est un reddition, même si c’est contraire à tous ces principes, Jude ne voulait plus que lui.

    Encore et toujours. Jusqu’à la fin.

    « Et ça fait mal, bordel, ça fait mal… », hoquette-t-il à mi-voix. « Je savais même pas que je pouvais ressentir ça. Je savais même pas que je pouvais ressentir ça. Alors prends tes responsabilités. » Il le fixe, il ferme les yeux. « Ne me laisse jamais m’échapper. »

    Parce que je sais que je reviendrai et que tu ne m’attendras pas.
    Ne me laisse pas te quitter.
    Jamais.

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MessageSujet: Re: Larmes d'encre. [Kio.]   Mer 8 Juin - 1:59

Pour le reste de ma vie, Judicaël avait dit. Ma vie. Une vie c’est tellement long, peut-être, peut-être aussi immortel, la tienne sûrement Judicaël. Et que cet enfant puisse enfin parler d’éternité, de jamais, de toujours, que cet enfant enfin ne respirait plus déjà les choses qui finissent et qui laissent des aveux aussi douloureusement profonds que les traces des papillons, c’était encore un miracle vivant, un nouvel impossible franchi. Il n y avait plus de barrière à ses phrases, aucune proposition circonstancielle de temps, aucune circonstance tout court, plus de temps, ses mots étaient déjà libérés. Kio était en train de vivre une transformation qui explosait déjà sous ses yeux, entre ses bras, cet enfant qui devenait encore plus enfant, qui grandissait paradoxalement, qui disait ce qu’on n’aurait jamais dit à un homme de l’inertie, de l’amour qu’on relie aux femmes et au mariage. Kioku était perdu, déconcerté, jamais personne ne s’était autant accroché à ses bras, à ses yeux, jamais personne ne lui aurait dit des paroles aussi pleines de vie, ce n’était pas possible, ça devait être faux. Et encore, Judicaël ? Réellement ? Il fallait que le monde soit à l’envers, que tous les couloirs de ses artères soient sens dessus dessous. Il fallait mourir et revivre mille fois et Judicaël ne l’aurait jamais réalisé. Avait-il grandi ? Les enfants grandissent brutalement, il le savait, c’était fondamental. Pendant une seconde ils grandissent, et Judicaël n’était pas une exception. L’amour, peut-être, était une nouvelle façon de grandir.

Et Jude n’était plus que mots, encore et encore, n’était plus que maux et douleurs contre sa peau. Et ses doigts de cendre semblaient l’effriter, bout par bout, le défaire, tout entier. Ne l’avait-il pas déjà dit ? Tu es un enfant du gâchis et tu es né pour avoir mal. Kioku avait aboli cette fatalité, d’une esquisse de rire il l’avait fait. Il était nerveusement paniqué. C’était lourd et intense comme un air de saxophone, les yeux de l’enfant partaient et revenaient, fixaient si fort, on aurait dit une longue longue distance que ses cils dessinaient. Et c’était tellement contradictoire à ses mœurs fugitives et fugaces d’enfant brisé que Kioku ne savait plus vraiment ce que Jude regardait, à travers ses yeux. Ils rougissaient, se cachaient sous leur cils, parfois ils faiblissaient et une larme venait s’échouer contre ses doigts, on aurait dit un cœur, quelque chose qui bat, on aurait dit que l’enfant se faisait mal.

Dans combien de temps me demanderas-tu de partir ? Et l’enfant se faisait réellement mal. Jude pensait à la distance, à la date limite. Jude avait parlé de vie, d’une vie entière, mais il y avait des limites à son espoir. Pourquoi lui demandes-tu de fixer une date, de tracer un horizon ? Nous aurons une fin, nous partirons. Il ne fallait pas la dire, il ne fallait pas du tout la faire naître entre nos lèvres, laissons juste les mots vagues le faire pour nous, disons simplement Vie. Toute la vie. Et encore ses mots nouveaux venaient sceller ta promesse. Les doigts de Judicaël ne changeaient jamais, étaient presque aussi amoureux, tremblaient éperdument comme s’il s’agissait d’une seule douleur, condensée au bout de ses ongles. Oui le bonheur fait pleurer encore plus que le chagrin, laisse des cicatrices qui s’enracinent mieux, qui changent entièrement un cœur, jusqu’au rythme de ses soubresauts.
Il était heureux. Il l’avait dit et ça avait sonné comme si c’était la première fois, il n’en revenait pas, c’était impossible que toi tu puisses être heureux, il le disait comme ça, il se condamnait. Judicaël avait le droit d’être heureux, il l’était réellement. Quelle découverte.

Heureux. Kio se disait qu’il savait peut-être, que oui, oh oui vraiment, il savait comment c’était, il aurait tout troqué, absolument tout troqué, pour que cet enfant le reste à jamais.
Parce que lui aussi l’aime à en crever, depuis toujours, si toujours existait alors c’était sûrement ça, c’était sûrement cet amour-là, l’amour pour Judicaël. Les jours où on aime c’est comme une distance, ça se compte à chaque pas, l’écart s’amplifie, c’est irréversible. Je t’aime avait été dit, c’était irréversible. Plus rien, à présent, ne serait justifié.

Et je ne te laisserai plus t’échapper, pas comme avant, pas maintenant que je sais la douleur de ton absence. Je t’aime si loin au-delà de l’amour, je t’aime comme un besoin biologique d’oxygène. Je t’aime encore plus grand que n’importe quelle métaphore, Judicaël.
Kioku, lui, se perdait trop mal. Qu’est-ce qu’il fallait répondre ? Qu’avait-il dit ? Judicaël l’avait inondé de mots, avait mouillé son haut de ses larmes, faisait courir ses doigts sur sa peau comme si c’était une question de vie ou de mort, comme s’il disait adieu. Je t’aime ou Adieu mon amour. Tellement délicat.

« Tu sais. »

Il avait voulu savoir si sa voix serait aussi tremblante. Il avait peur qu’elle déraille, que la panique qu’elle pouvait porter puisse toucher directement l’enfant. Il devait grandir aussi, un peu comme Judicaël l’avait fait.

« J’étais avec ma mère au téléphone ce matin, elle me parlait de mariage, de trucs à vie. D’une relation qui dure à jamais. Et jamais, tu vois, ça m’effraie. Ça m’a toujours effrayé. Et puis bizarrement ce matin, quand elle m’en a parlé, je n’ai pas eu peur. Elle m’a parlé d’amour, et le seul visage auquel ce mot pouvait s’appliquer, c’était le tien. J’ai tout de suite, inévitablement, fondamentalement pensé à toi, Judicaël. Dans combien de temps… Tu dis. S’il y avait des limites je serai le dernier à pouvoir les apercevoir de toute façon. Je suis aveugle, Jude. »

S’en rappeler encore était douloureux. Ce matin déjà, plus d’espoir, pas d’espoir. Juste ce matin, la tristesse de pouvoir emprisonner l’enfant dans l’amour inconnu. Et maintenant tout volait en éclat, toute la tristesse. Judicaël l’aimait pareil.

« Mais c’est évident, Jude. Je le savais depuis le début, il ne fallait pas être devin, je t’aimerai jusqu’au bout de ma vie. Ce n’est pas une promesse, mais un fait, une fatalité. »

Et puis tant pis si on y croit pas, tant pis si tu n’y croyais pas, à la fatalité, à ce qui était dû.

« Alors oui, bon Dieu oui, ici il y a tout ce que tu pourrais vouloir, tout pour toute la vie. Tu m’entends ? Toute la vie. »

La vertigineuse éternité de ces trois derniers mots, aussi, comme une revendication à toutes tes frayeurs.

Les aveux, déjà faits, déjà abolis, il fallait les mots plus tendres, plus difficiles encore à trouver que ces derniers, les mots d’habitude. Alors les doigts dans ses cheveux il s’était approché encore plus et avait tendrement soufflé ces mots contre son front.

« Regarde-toi. Je vais te faire couler un bain. Attends-moi ici. »

Et lorsque Kioku s’était détaché on aurait dit que la phrase perdait son chemin jusqu’aux oreilles de l’enfant. Des mots d’agonie c’était. Regarde-toi, mon amour, mon trésor, mon enfant, les joues enflées. Le visage ravagé par le bonheur, cruelle défaite que de dire Je t’aime. Il fallait tout effacer. Et lorsque ses mains avaient machinalement tourné le robinet, déjà le bruit de l’eau avait couvert un long et lourd soupir. Quel soulagement.

Kio avait longtemps fixé son reflet sur le miroir en se levant, sans le reconnaitre. Il avait déjà, indéfectiblement, un nouveau visage. Et alors en rejoignant Judicaël sa voix ne tremblait plus.

« Et en attendant, j’ai du thé. Ou du chocolat chaud, si tu veux. »

Et en attendant, ils renaissaient tous les deux et grandissaient à contrevoie sous la toiture grise d’un appartement de Nagoya.
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Larmes d'encre. [Kio.]
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